Une Histoire de Mtein (1)

 


 MTAÏN
                      (Etude)                      
Par Fouad Zouki Haklany
1
ere Partie

A 33 kilomètres à l’est de Beyrouth et sur la route qui mène à Zahlé, l’agglomération de Mtaïn, entourée de dolomies et de pinèdes, ne manque pas d’intérêt pour quiconque cherche à faire connaissance, tant soit peu, avec le cœur de la montagne libanaise, si chargée de péripéties historiques. Sa situation géographique est également frappante, du fait qu’elle soit blottie dans une petite cuvette à mille cent mètres d’altitude et couronnée par trois hauteurs, au nord, celle de Boulogne, au sud, celle de Kernaël, et à l’est, celle de Aïntoura, avec une ouverture vers l’ouest où les regards sont attirés par de magnifiques forêts de pins.




    Après l’aperçu historique sur cette localité, nous nous intéresserons à son rôle culturel, aux écoles et aux divers centres d’activité qui touchent à l’éducation, et nous terminerons par recenser les auteurs de Mtaïn avec leurs œuvres, une tâche difficile certes, mais pas impossible malgré les lacunes éventuelles et les difficultés qui pourraient surgir.

I – Son histoire

      Les références historiques font cruellement défaut quand il s’agit de sonder le passé d’une commune qui n’a pas la taille d’une ville, Mtaïn ne compte que cinq mille habitants, vu que les historiens s’adonnent surtout à l’étude globale d’un pays ou d’une région. Pour revenir à l’étymologie, Mtaïn serait le diminutif de Matn, vocable arabe qui signifie montagne, ou bien il serait issu, ce qui est beaucoup plus probable, de l’adjectif  syriaque « matino », signifiant calme et tranquille. En effet, étendu nonchalamment sur un assez vaste plateau, Mtaïn évoque sous les yeux qui le contemplent, ce sentiment de tranquillité.

D’après le père Martin, dans son « Histoire du Liban », 1888, Mtaïn serait l’un des plus anciens villages de la région du Matn, et selon Maurice Fevret,1950, la présence humaine y remonte au moins à l’antiquité romaine ; cela ne fait aucun doute, vu les ruines byzantines et romaines de Msaïka , qu’on peut encore admirer du côté de la périphérie est, avec ses gros blocs taillés dans le roc. Plus proche de nous, nous savons de source sûre que les premiers chrétiens, encouragés par Fakhr Eddine, l’émir du Liban, viennent pour s’y installer au début du dix-septième siècle. Pour plus de précision, c’est la famille Abou Sleiman qui arrive en tête : « En 1600, Younane(Abou Sleiman) prend la fuite de Toula, village de Batroun, avec ses deux neveux, Jerjès et Farah, et s’installent à Mtaïn(1). Mais il faut attendre encore onze ans pour les voir arriver en masse du nord du pays et notamment de la vallée de la Kadisha ; on les surnommera « les maronites blancs » à cause de la couleur de leurs costumes ou de leurs turbans.

           




Al Jawz




Bourj el Msaika

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 1 – Tannous Chidiak, Chronique des notables du Mont Liban, 1859. Publications de l’Université libanaise, 1970. Premier volume, p.103.

    Un deuxième facteur d’encouragement vient de leur patriarche, Stéphane Doueihy qui se déplace au début du siècle de son siège de Kannoubine pour inaugurer l’église de Saint Jerjés, l’une des six églises de Mtaïn, édifiée par le père Nohra Najjar. A mentionner également deux églises historiques, celle de Notre-Dame, construite en 1700 et reconstruite en 1832 et en1880, et l’église Saint Jean-Baptiste, édifiée entre 1860 et 1870.

      
St Jeriès                                   Notre Dame de Mtein                            St Jean

     C’est l’année 1616 qui fera date dans l’histoire de cette localité. En effet, au cours de cette année, l’émir Nasser Eddine el Tannoukhy nomme à Mtaïn les préposés (moukaddamoun) Aboullama de Kfarselwan (2) ; désormais l’histoire de ce gros village sera indiscutablement liée au nom de la famille princière de l’ère féodale. Toujours en 1616, le premier prince Abillama de la branche Mourad décède. Avec le temps, les princes vont se construire quatre palais autour de la place de Mtaïn, qu’on appelle jusqu’à maintenant le Midane ou la place des Omaras (émirs). Contrairement aux autres villages du Matn, Mtaïn est doté d’une place remarquable qui représente un vrai noyau autour duquel il s’est construit avec le temps. En effet, elle est remarquable par sa superficie de 5000 mètres carrés et ses quatre palais qui l’entourent de tous les côtés. Depuis le 17° siècle jusqu’au 19°, cette place est le cœur battant de la localité où se déroulent  les festivités sous les yeux bienveillants des seigneurs féodaux. Aussi était-elle réservée aux émirs pour les grandes réunions, les démonstrations militaires et les courses hippiques afin d’éblouir les sujets du prince. Ce qui la distinguait, ce sont les bancs de pierre où se mettaient les émirs, le kiosque qui était réservé aux princesses et la console du porche d’entrée du palais du prince Mahmoud.





Vue du Midane par satellite
 

     Cette splendeur va ternir avec le temps, les princes féodaux cédant la place aux cheikhs, les nouveaux maîtres après l’abolition  de l’ancien régime. A partir de 1860, les Abillama , affaiblis et appauvris, se sont mis à vendre leurs palais aux riches du village. Les nouvelles constructions se serrent comme un étau autour du Midane qui perd de sa superficie et devient la place de Mtaïn que nous connaissons actuellement. Mais loin de perdre de son importance, le Midane s’est transformé en un lieu pour la rencontre des habitants du village, soit pour célébrer les fêtes, soit pour les concours de poésie populaire ou  «zajal ». Aussi, là se font-elles les représentations théâtrales, les opérettes, les réceptions officielles et les rencontres sportives. (2bis)

     A partir de ces lieux, devenus le centre de la région, les nouveaux chefs incontestés vont régner, rendre la justice, condamner ou acquitter. Palais de justice mais également havre de paix pour les persécutés ; en effet, c’est sous la protection des Abillama à Mtaïn que l’émir Youssef el Chéhaby, fuyant son oncle, le wali (gouverneur) Mansour, qu’il envoie sa famille, reçue avec les honneurs par les fils de l’émir Nasr Abillama. Beaucoup plus tard, c’est la deuxième mention historique de la région, notée par Tannous Chidiak : « En 1652 décède le préposé Abillama, on l’enterre à Mtaïn, ainsi que Alam Eddine ». On sait encore et grâce à l’auteur déjà cité, qu’au 19° siècle et plus précisément
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2 – Id. p.253
2bis – Sur cette place, on s’est produit vers les années 1963 ou 1964 en jouant la pièce de
          Théâtre al Samaoual. J’étais parmi les acteurs avec mon collègue de Mtaïn, David
          Haroun, aujourd’hui professeur de physique à la Faculté des sciences de l’Université 
          libanaise, à Fanar.

3 – Ibid. p.103                      

4 – Ibid. p.5

 en 1852, l’émir Salmane Nasr Abillama, mort à  soixante-dix ans, est inhumé à Mtaïn ; ses deux enfants, Farés et Mahmoud, vont lui succéder. Mais bien avant, la famille acquiert ses titres de noblesse par l’émir Haydar Chéhab qui était à la tête des kaysites et qui a triomphé en 1711, en écrasant le parti des Yamanis à la fameuse bataille de Aïn Dara, secondé par les courageux cavaliers mtaïnites, conduits par les princes Abillama au cœur de cette bataille ; célébrés et anoblis par le prince vainqueur, les seigneurs de Mtaïn atteignent l’apogée de la gloire en entamant leur vraie époque féodale qui va se prolonger jusqu’en 1860. Tout en subissant, néanmoins, des secousses dangereuses, comme celle de 1790, durant laquelle les deux familles de Mtaïn, les Akl et les Kantar vont faire face aux princes dont l’autorité commençait à subir des brèches ; rien d’étonnant à cela, car un vent de contestation provient de la France où la Révolution de 1789 a mis fin à la royauté et d’une façon très brutale.

     Vers le milieu du dix-neuvième siècle, cette période charnière qui assiste à l’agonie des régimes féodaux au Mont Liban où les troubles entre les confessions, fomentés par les occupants Ottomans, sèment la terreur, la commune de Mtaïn reste à l’écart et trouve même le chemin de la prospérité, devenant ainsi le centre agricole, commercial et industriel de la région avec ses sept filatures de soie et ses douze pressoirs de vin (5), les murs toujours debout de la magnanerie atte prouvent jusqu’à nos jours la poussée économique de cette époque.





magnanerie du 19e début 20e siècle

     Epargnée en 1860, lors des événements de Deir el Kamar, l’agglomération de Mtaïn paye un lourd tribut à la Grande Guerre et à celle de 1975. En 1914, où le Mont Liban est en proie à la famine qui décime la moitié de ses habitants, elle en perd un millier, morts ou réfugiés, ce qui représente les deux tiers. Mais Mtaïn se relève de son achoppement et prospère grâce à l’ingéniosité des siens et ce jusqu’en 1975, le début de cette guerre absurde qui a meurtri le Liban et qui s’est soldée par la perte de notre liberté. Cette fois-ci, le sort s’acharne sur le village «  paisible et tranquille », des civils innocents sont mitraillés, les belles demeures en pierres de taille blanches sont dynamitées, des palais, notamment celui des Akl (6) sont volés et démolis. Quatre-vingt pour cent des maisons sont brûlées ou saccagées. C’est un champ de désolation et de ruine où Mtaïn ne compte plus ses morts. Un vent de folie a soufflé durant des jours en emportant tout sur son passage. Témoins de cette tragédie et jusqu’à maintenant, des pans de murs sans toits se dressent vers le ciel ainsi que des bras tendus en signe de consternation et rappelant Guernica, le célèbre tableau de Pablo Picasso



 Demeure des Akl (6)




Hara 1950



Même Hara 1976


     Pour fuir ces images macabres, revenons aux hommes célèbres de notre localité et dont les noms ont été retenus par l’histoire. Anobli par l’émir Haydar Chéhab à la suite

 

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5 – Issam Salamé, Mtaïn, image d’une architecture libanaise. P.13                                                                                            

 6 – Ce palais était le centre où l’on négociait la vente de la soie pour la ville de Lyon ; ses
       voûtes immenses servaient d’entrepôts des provisions dans les années 1860.

de la bataille de Aïn Dara, Mourad Abillama devient le premier prince qui prend Mtaïn pour son siège. Un deuxième Abillama, Farès, fils d’un autre Mourad se retrouve à la tête de Joubbat Bécharré en 1658 (7). Mais le fils connu de la famille est le prince Keblan Abillama qui occupera en 1842 la plus haute fonction de l’Etat en tant que président du conseil du Mont Liban, dont deux membres sont également de Mtaïn, il s’agit des prestigieux Chédid et Khalil Akl. Pour plus de renseignements sur cette famille de la noblesse mtaïnite, il faut se référer au remarquable ouvrage de l’historien, feu Jean Charaf (8), qui était mon collègue à l’Université libanaise. Encore une personnalité à ne pas passer sous silence, c’est Habib Akl qui a entrepris dans les années 1930-1940 l’adduction d’eau pour tous les villages de la région.

 
                  
Chédid Akl                                  Khalil Akl                                      Habib Akl    




     D’autres illustres personnalités ont laissé leurs empreintes, comme Elias Modawar (1894-1946), chef de la gendarmerie entre 1936 et 1941, très remarqué pour ses fermes prises de position et pour son courage ;

 


Joseph Salamé, directeur de la Sûreté générale et ambassadeur du Liban en Tunisie dans les années 1960, 1970. Deux autres ambassadeurs de la famille Kantar honorent le nom de Mtaïn, Adib Kantar, auteur d’un excellent ouvrage en langue arabe « Des jours qui ne reviendront pas » dans lequel il retrace son expérience dans la diplomatie, et Ryad Kantar, ambassadeur en Uruguay, puis en Argentine et auteur d’un livre sur les moyens d’affronter la politique israélienne en Afrique. 


De Mtaïn également, on peut citer Joseph Sarrouf (1905-1944), qui a participé à la bataille de l’indépendance du Liban en 1943 à côté du futur président de la république, Béchara el Khoury, Riad el Solh et Hamid Frangié. Son hôtel du nom de New Royal, s’est transformé en cette époque en un lieu de réunion pour les hommes politiques de haut rang. A un moment donné, il était le chef de fil d’un courant politique qu’il avait fondé dans la région de Matn et qui oeuvrait pour la libération de la patrie. 



Plus proche de nous, c’est le député et regretté Chaker Abou Sleiman, mort prématurément il y a quelques années. Brillant parlementaire et souvent remarqué sur le petit écran, il occupait le poste de chef de la commission au sein du parlement, pour l’administration et la justice. Aussi faut-il mentionner, qu’il était pour des années durant le chef de la Ligue maronite.

 
Chaker Abousleiman jeune Avocat sur le Balcon de sa Hara
a Mtein (1950)
Derrière lui on aperçoit la maison de Wadih Stéphan

Les photos ont été choisies par mtein.org